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Historique

De "l’hospitalité" à l’internement administratif

Avant les camps de concentration, la France, terre d’asile

La France est devenue pendant l’entre-deux-guerres le premier pays d’émigration et la terre d’asile des Russes, Arméniens, Italiens antifascistes, Juifs allemands et d’Europe orientale, Allemands antinazis, Sarrois, Autrichiens ou Tchécoslovaques qui fuient les régimes dictatoriaux. Les ligues d’extrême droite et la presse xénophobe, malgré le Front Populaire, ne taisent en rien, bien au contraire, leur haine de l’étranger. Les démocraties courbent l’échine sous les coups de butoir de l’Allemagne nazie. Leurs atermoiements face à Hitler poussent encore de nombreux européens à prendre le chemin de l’exil pour la France.

C’est dans ce contexte extrêmement tendu, avec la victoire en Espagne comme en France, peu après, du Front Populaire qu’éclate l’insurrection d'une faction de l'armée espagnole le 18 juillet 1936. 
Les démocraties choisissent de ne pas intervenir directement. La Troisième République Française abandonne ainsi la jeune République Espagnole, c'est la première trahison d'autres suivront... Cette Guerre d'Espagne qu'il n'est pas justifié de réduire uniquement à une guerre civile, est la première bataille perdue contre le fascisme et le nazisme. Elle marque donc le début de la Seconde Guerre Mondiale.  

Les premiers afflux de réfugiés espagnols sur le territoire français ont lieu dès 1936 après la prise de Irun et San Sebastian par les généraux insurgés. Des civils, puis des militaires défaits par les fascistes antirépublicains pendant la campagne de Guipúzcoa, arrivent à Hendaye. Une deuxième vague, de plus de 100 000 civils et militaires, suivra lors de la phase finale de la campagne du Nord, après la prise de Bilbao, Santander et des Asturies. Au printemps 1938, 25 000 personnes environ fuiront le haut Aragon. Mais la grande majorité de ces réfugiés, civils et combattants, regagnera l’Espagne par la Catalogne tandis que d’autres seront dirigés à l’étranger ou resteront en France.

Dès le début de la Guerre d'Espagne, le gouvernement Blum tente de mettre en place une politique d’accueil des réfugiés. Les premières instructions données aux préfets sont d’ordre humanitaire.
Le 19 août 1936, le ministre de l’Intérieur recommande aux préfets des départements frontaliers d’inciter les réfugiés à retourner en Espagne dans un délai de cinq jours ou, à défaut, à se rendre dans un département situé entre la Garonne et la Loire. Mais bientôt le gouvernement du Front Populaire est amené à s’orienter vers une politique plus restrictive en renforçant les contrôles et la surveillance aux frontières.

Sans "méconnaître les traditions de notre hospitalité", sont admis à franchir la frontière les ressortissants espagnols munis d’un visa "délivré par les autorités consulaires françaises ayant leur siège en Espagne ou dans les possessions espagnoles" pourvu qu’ils "aient accepté expressément de rentrer dans leur pays d’origine". L’Instruction générale sur l’hébergement des réfugiés espagnols en mai 1937 prévoit, malgré tout, "d’assurer, dans des conditions normales, l’hébergement des réfugiés espagnols qui sollicitent leur accueil sur le territoire français, de leur venir en aide par des moyens d’assistance appropriés et d’assurer le contrôle sanitaire indispensable".

Progressivement le gouvernement du Front Populaire se montre plus restrictif. Le ministre de l’Intérieur Marx Dormoy veut faire de la frontière avec l’Espagne un "barrage infranchissable".
Parlant des 50 000 réfugiés espagnols alors en France, il déclare : "J’ai décidé de les mettre en demeure de quitter notre territoire". Le 27 novembre 1937, les choses sont clairement établies : "Seuls sont autorisés à résider en France les réfugiés qui possèdent des ressources suffisantes pour y demeurer sans occuper aucun emploi ou qui peuvent être recueillis par des personnes prenant l’engagement de subvenir à tous leurs besoins, exception faite toutefois pour les femmes, les enfants, les vieillards et les malades qui peuvent encore être hébergés aux frais des collectivités publiques".

Liberté, Égalité, carte d’identité

Avec la chute du Front Populaire et le climat international de crise, la situation de tous les réfugiés présents sur le sol français s’aggrave brusquement. Le 14 avril 1938, le jour même de l’entrée en fonction du nouveau gouvernement Daladier, Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur, adresse aux préfets une première circulaire leur demandant de "mener une action méthodique, énergique et prompte en vue de débarrasser notre pays des éléments étrangers indésirables qui y circulent et y agissent au mépris des lois et règlements ou qui interviennent de façon inadmissible dans des querelles ou des conflits politiques ou sociaux qui ne regardent que nous". Cette circulaire est immédiatement suivie du décret-loi du 2 mai 1938 et des lois du 14 mai 1938. Dès lors, le ministre de l’Intérieur peut assigner à résidence tout étranger. Le préfet est chargé de prolonger ou de refuser la validité de la carte d’identité pour les étrangers.
Celle-ci n’est plus délivrée que pour un département déterminé, à l’exclusion de tous les départements frontaliers.


À la fin de l’année, le dispositif se durcit encore plus. Le décret-loi du 12 novembre 1938, en précisant plus nettement les intentions du gouvernement Daladier qui se félicite que "le contrôle et la surveillance [des étrangers] sont maintenant assurés, sur le territoire, dans des conditions jusqu’ici jamais réunies", prévoit la création de "centres spéciaux de rassemblement".
L’article 1 du décret-loi du 18 novembre 1938 stipule : "Les individus dangereux pour la Défense nationale et pour la sécurité publique peuvent, sur décision du préfet, être éloignés par l’autorité militaire des lieux où ils résident et, en cas de nécessité, être astreints à résider dans un centre désigné par décision du ministère de la Défense nationale et de la Guerre et du ministre de l’Intérieur". Le premier CAMP DE CONCENTRATION est créé le 21 janvier 1939, à Rieucros en Lozère.

L'exode des Républicains Espagnols

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C’est dans ce contexte de durcissement de la politique française d’immigration que les Républicains Espagnols ont la malchance d’arriver par centaines de milliers sur une terre d’asile qui, à partir du mois d’avril 1938, s’est progressivement refermée. L’arrivée massive à nos frontières de réfugiés n’est pourtant pas une surprise. À partir de la fin janvier 1939, environ 500 000 civils et militaires sont parqués dans des camps de concentration.

Mais rien n’est organisé quant au fonctionnement régulier de ces camps de concentration. Ils participent pourtant à la politique coercitive à l’égard des étrangers et constituent l’infrastructure matérielle du réseau d’internement administratif qui va se mettre progressivement en place dans la plus grande improvisation.

Le 26 janvier 1939, le jour de l’effondrement du Front de Catalogne et de la chute de Barcelone, le gouvernement français tient une Conférence interministérielle au cours de laquelle il prend la décision de fermer la frontière avec l’Espagne. Devant la poussée énorme des réfugiés, le gouvernement accepte finalement deux jours plus tard d’ouvrir la frontière pour les civils. Ce n’est que le 5 février au soir, alors que Gérone vient d’être prise la veille par les antirépublicains que le gouvernement français décide d’ouvrir la frontière aux militaires qui sont désarmés par les forces de l'ordre déployées à la frontière.

Par son caractère massif et brutal et la vision apocalyptique qu’il offre, cet exode sans précédent est différent des exodes politiques antérieurs : "Toutes les prévisions ont été dépassées à un tel point que les services organisés sur leurs bases ont été complètement débordés". Malgré la montée en puissance de la xénophobie qui se déchaîne dans la presse d’extrême droite, le gouvernement français n’a plus d’autre choix que d’ouvrir dans l’affolement ses frontières.

Complètement débordées par les événements les autorités françaises dirigent sans ménagement les réfugiées/réfugiés, hommes, femmes, enfants, militaires et civils, vers les camps de concentration improvisés dans le département des Pyrénées-Orientales : sur les plages d’Argelès et de Saint-Cyprien, à Rivesaltes, au Boulou, à Arles-sur-Tech,à Prats-de-Mollo ainsi qu’en Cerdagne, à Bourg-Madame, La Tour de Carol, Mont-Louis, Osséja… Là, croupiront les combattants républicains, communistes, socialistes, anarchistes, trotskistes, anciens des Brigades Internationales qui ont préféré l’exil à la tyrannie.

Les camps de concentration  d’Argelès et de Saint-Cyprien rassemblent environ les deux tiers des réfugiés-internés. Le terme de camp de concentration employé dans les documents administratifs de l‘époque est d’Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur, qui définit lui-même, début février 1939, le camp d’Argelès non comme "un lieu pénitentiaire mais comme un camp de concentration."

Le camp de concentration du Vernet d’Ariège de février à septembre 1939

Bâti en 1918, le camp militaire du Vernet d’Ariège se transforme rapidement en camp de prisonniers allemands. Il sert essentiellement de dépôt de matériel pendant l’entre-deux-guerres, jusqu’au moment de l'exode des Républicains Espagnols, appelé "Retirada", entre fin janvier et mi février 1939. Le gouvernement français recherche dans la précipitation les moyens de contrôler le flux des réfugiés, civils et combattants.

Tandis que les réfugiés sont retenus dans des camps de concentration en Cerdagne, Bourg Madame, Mont-Louis, Osséja, La Tour de Carol… dans les Pyrénées-Orientales, une "commission de recherche de camps de concentration et de rassemblement" créée début février 1939 à Foix, Ariège, décide de transporter entre autres la 26éme division Durruti, environ 9 000 hommes, au camp de concentration du Vernet d'Ariège où les premiers convois d'internés commencent à arriver à partir du 9 février 1939. A Mazères, à quelques kilomètres du Vernet d'Ariège, 5 000 réfugiés sont entassés dans le camp de concentration de la briqueterie. Parallèlement, d’autres détenus provenant des camps de concentration et des prisons de la côte méditerranéenne, qualifiés de "fortes têtes" et d’"extrémistes", viennent grossir les effectifs du camp de concentration du Vernet d'Ariège. De nombreux combattants des Brigades Internationales sont transférés du camp de concentration de Gurs, Basses Pyrénées, vers celui du camp de concentration du Vernet d'Ariège. D'emblée, le visage du camp de concentration du Vernet d'Ariège prend celui d'un camp disciplinaire.

Les réfugiés y sont maltraités comme dans les autres camps de concentration : parqués comme du bétail, campant dans la boue et la neige, tout juste abrités par des abris de fortune, sous la surveillance des gardes mobiles et des troupes coloniales... Il n’y a que 19 baraques, une cinquantaine deux mois plus tard. Cinquante-sept internés meurent de froid ou de faim entre mars et septembre 1939. Nous avons trouvé dans nos recherches trace d'un millier de civils durant cette période répartis ainsi : 1/3 d'enfants de 11 à 17 ans, 1/3 de femmes, 1/3 d'hommes. Nous estimons à 20 000 personnes la population durant cette période avec une présence effective dans le camp de près de 15 000 personnes au début de l'été 1939. La superficie du camp étant de 50 hectares, cela donne une densité de population de 30 000 personnes au km² durant cette période.

Le 13 mars 1939 le Préfet de l’Ariège écrit au Ministre de la Santé Publique : «En raison de l’existence, dans mon département de deux camps de concentration (15 181 miliciens)…»

Dès avril 1939 sont créées les C.T.E., Compagnies de Travailleurs Espagnols, appelées après la déclaration de la guerre, le 3 septembre 1939, Compagnies de Travailleurs Étrangers, car des étrangers résidant en France seront alors incorporés dans ces C.T.E..

Afin de vider le camp, certains internés Espagnols seront rapatriés, émigreront en Amérique du Sud, seront incorporés dans des C.T.E., seront dirigés vers d’autres camps de concentration.

 

Voici les résultats de nos recherches concernant ces départs :

  • 4284 rapatriements volontaires ou forcés en Espagne
  • 1127 engagements dans les C.T.E.
  • 711 transferts vers les camps de concentration des Pyrénées Orientales
  • 624 départs vers des destinations diverses
  • 121 émigrations vers l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud
  • 113 transferts vers le camp de concentration de Septfonds dans le Tarn-et-Garonne
  • 50 décès
  • 10 engagements dans la Légion Étrangère

SOIT un total de 7 040 destinations connues entre le mois de mai et d’août 1939.

Par la suite, du 20 au 22 septembre 1939, le camp de concentration du Vernet d’Ariège a été vidé en 3 convois. 7 276 Espagnols ont été envoyés vers le camp de concentration de Septfonds dans le Tarn-et-Garonne. Une note de l’administration du camp indiquait le 22 septembre : «Après l’évacuation, 385 réfugiés classés travailleurs, ont été maintenus provisoirement en vue du nettoyage et aménagement au camp du Vernet.» 

En ajoutant ces 3 nombres 7 040 + 7 276 + 385, nous obtenons le total de 14 701 internés espagnols. 

L’hypothèse que nous avançons est la suivante. Les 385 internés qui ont été maintenus, ont très certainement été utilisés pour cloisonner le camp de concentration du Vernet d’Ariège en quartiers qui regrouperont à partir du mois d’octobre 1939 les futurs internés qui seront appelés les ÉTRANGERS INDÉSIRABLES. La répartition dans ces quartiers sera liée à leurs motifs d’internement.

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"Les Tinettes" Joseph SOOS, peintre Hongrois

Musée de la Résistance et
de la Déportation de Besançon

 

Vers un camp répressif : d'octobre 1939 à août 1942

À la déclaration de guerre le 3 septembre 1939, alors que les camps de concentration sont maintenant en place, le gouvernement français trouve l’opportunité d’appliquer à la lettre son dispositif d’internement envers les étrangers "dangereux pour l’ordre public", "suspects au point de vue national" ou "extrémistes". Des mesures secrètes élaborées en avril 1939 par l'État-major complètent les dispositions des décrets-lois de l’automne 1938. En cas de mobilisation, les étrangers de sexe masculin âgés de dix-sept ans à cinquante ans devront être concentrés dans les plus brefs délais dans les centres de rassemblement pour étrangers afin d’être "employés à des travaux divers au profit des régions militaires ou des services publics."

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Le premier convoi d’internés vient du camp de concentration de Gurs des Basses-Pyrénées le 2 octobre 1939 avec 58 internés de différentes nationalités. Le deuxième vient du Rhône avec 71 internés de différentes nationalités. Le 7 octobre 56 internés arrivent du camp de concentration de Rieucros en Lozère. Notamment, un interné polonais, Adam Bogus, qui sera déporté du camp de concentration du Vernet d’Ariège le 30 juin 1944, soit 4 ans 8 mois 23 jours d’enfermement. Le 12 octobre 1939, un important convoi arrive du camp de concentration de Roland Garros de Paris, avec 465 internés, surtout des intellectuels et des artistes. Le 13 octobre 1939, les effectifs du camp sont de 933 personnes, le 1er novembre, 1 257,  le 1er décembre, 1716 et le 1er février 1940, 2389.

D’emblée, le visage du camp de concentration du Vernet d’Ariège prend celui d’un camp disciplinaire…

 

Le visage du camp de concentration du Vernet d'Ariège 

"Le Vernet est au-dessous d’un camp de concentration nazi du point de vue de la nourriture, des installations, de l’hygiène." "Comparé à Dachau, c’était encore supportable. Au Vernet, les coups étaient un événement quotidien ; à Dachau, ils duraient jusqu’à ce que mort s’ensuive. Au Vernet, les gens étaient tués par manque de soins médicaux ; à Dachau, ils étaient tués volontairement. Au Vernet, la moitié des prisonniers dormaient sans couverture, à 20° sous zéro ; à Dachau, ils étaient enchaînés et exposés au froid." Témoignage d’un interné recueilli par Arthur Koestler dans La lie de la Terre.

"C’était un camp terrible, la nourriture était au-dessous de tout, c’était crasseux, ça grouillait de souris, de rats, les baraques étaient surpeuplées, on se gelait, enfin, j’y ai passé des mois affreux." Ernest Langendorf, interné au Vernet pendant l’hiver 1939-1940.

Le camp de concentration du Vernet d’Ariège s’étend sur une cinquantaine d’hectares, planté de baraques de planches et entouré de trois rangées de barbelés. Il est divisé en quatre quartiers : A, B, C et T.

 

visage9.JPG (3733 octets)En principe, les internés sont divisés en trois groupes, répartis dans les différents quartiers du camp : les "droits communs"   au quartier A, les "politiques" au quartier B et les "suspects"  au quartier C. visage3.JPG (3819 octets)Cette dernière catégorie est assez imprécise : on y fait figurer, parfois pour de longs mois, des militants politiques connus, le communiste Willy Genenbach, par exemple, des écrivains et des journalistes antifascistes, Bruno Frei, Arthur Koestler…, d’anciens Brigadistes transférés des camps de concentration de Saint-Cyprien ou d’Argelès. Le quartier T était réservé aux internés en transit.

 

 

visage10.JPG (3224 octets)Le quartier A comprend 8 baraques, le quartier B 19 baraques, le quartier C 18 baraques et le quartier T 3 baraques. Ces baraques, de 33 mètres par 6 mètres, comprennent chacune 21 litières à deux étages, séparées d’un étroit passage au milieu.visage1.JPG (3229 octets) Pendant tout l’hiver 1939-1940, il n’y a ni chauffage ni électricité. Plusieurs épidémies de grippe éclatent au cours de l’hiver, alors que la " baraque hôpital " ne dispose d’aucun équipement.

 

Les conditions d’existence sont extrêmement difficiles pour l’ensemble des internés : dès leur arrivée, ils ont le crâne tondu comme des bagnards et se voient dépouillés de tous leurs objets personnels. Les gardes mobiles, chargés de la surveillance intérieure, arpentent en permanence les chemins, baïonnette au canon. Contraints à des travaux aussi humiliants qu’inutiles les internés sont soumis à des châtiments corporels en cas de "mauvaise volonté".

Ceux qui ne s'alignent pas assez rapidement devant les baraques au moment des quatre appels quotidiens ou ceux qui ne respectent pas un impeccable garde-à-vous à la cérémonie quotidienne du drapeau reçoivent eux aussi des coups. Les visites sont interdites : les internés dont l'épouse ou un parent tente de s'approcher sont punis de plusieurs jours de prison. Le courrier est limité à deux lettres par semaine et strictement contrôlé par le service de la censure du camp. Transformé de fait en camp répressif en regroupant les étrangers les plus dangereux, le camp de concentration du Vernet d'Ariège enferme beaucoup d'étrangers qui s'engageront dans la Résistance. 

Du règne de l’arbitraire à la systématisation de l’internement : de décembre 1939 à août 1942 

Fin 1939, le ministre de l’Intérieur, dans le but de mieux préparer les commissions de criblage, demande aux préfets de la Lozère et de l’Ariège, pour les camps de Rieucros et du Vernet, d’établir chaque semaine un état numérique des internés faisant ressortir chacune des trois catégories : condamnés de droit commun ; professant des idées extrémistes ; suspects du point de vue national. Ce souci de classification et d’organisation laisse toutefois à désirer : en janvier 1940, le commandant du Vernet proteste contre le fait qu’on continue à lui adresser des gens dont il ignore les motifs d’arrestation et dont " les dossiers demeurent introuvables pendant plusieurs semaines ".

visage6.JPG (3830 octets)Au moment de la débâcle, et dès le mois d’avril, des centaines de juifs et communistes Allemands sont internés dans le camp de concentration du Vernet d'Ariège. Les arrestations arbitraires se multiplient. Les réfugiés des prisons et des camps de concentration de la région parisienne vont être transférés, sous surveillance policière, vers les camps de concentration du Sud de la France. visage5.JPG (6300 octets)Les hommes qui sont considérés comme "très suspects" sont envoyés au Vernet d'Ariège, les femmes à Rieucros. Plus d’un millier de combattants des Brigades Internationales sont transférés du camp de concentration de Gurs à celui du Vernet d'Ariège, ainsi que des internés des camps de concentration d’Argelès, de Saint-Cyprien, du Récébedou et de Noé

 

D'octobre 1939 au 6 juillet 1940, environ 6 000 personnes y ont été internées, il en restait 4 884 au 6 juillet.  

Dans la note qui accompagne la circulaire du 10 janvier 1941, le secrétaire d’Etat à l’intérieur Marcel Peyrouton précise aux préfets de la zone libre : 
"Rien ne doit être négligé pour éviter qu’une mauvaise interprétation soit donnée à la politique que les évènements nous contraignent de suivre à l’égard des étrangers qui se trouvent sur notre sol.
C’est pourquoi la terminologie suivante sera désormais employée :
Les camps du VERNET et de RIEUCROS, qui sont effectivement répressifs, et où sont dirigés les individus dangereux, seront toujours désignés par les termes de "camps de concentration" et ceux qui y résident par le terme" internés".
 
Quant à la circulaire, elle débute ainsi :
 
"Je vous ai indiqué, par une circulaire n°369 P en date du 25 octobre 1940, que le camp du Vernet, considéré comme une formation répressive, ne devait recevoir que des étrangers particulièrement indésirables ou dangereux..."
Une semaine plus tard, une autre circulaire paraissait. 

Une circulaire du Ministre de l’Intérieur de Vichy du 17 janvier 1941 marque bien la spécificité du camp de concentration du Vernet d'Ariège : " Il n’y a pas lieu de faire régner, dans les camps de Gurs, d’Argelès, de Rivesaltes ou des Milles, une discipline aussi stricte qu’au Vernet où se trouvent des repris de justice et des extrémistes."

 

Les rafles antisémites de 1942

Beaucoup de Juifs étrangers sont passés par le camp de concentration du Vernet d’Ariège. En 1939-1940, le motif d’internement est généralement politique. Un allemand communiste et Juif n’intéresse les autorités françaises que pour les deux premières qualités. À partir de l’automne 1940, le classement se fait plus strict ; les considérations raciales l’emportent désormais.

À la fin de l’été 1942, des Juifs assignés à résidence en Ariège, notamment à Aulus-les-bains, sont transférés dans le camp de concentration du Vernet d’Ariège. Ils sont déportés en 3 convois : 175 déportations le 8 août, 220 le 31 août et 75 le 21 septembre. En tout, 470 israélites ont été déportés dont 46 enfants âgés de 2 à 17 ans. Leur destination, le camp de concentration de Drancy, puis le camp de concentration d’Auschwitz.

Toutes ces personnes semblent ne pas avoir été comptabilisées sur les registres du camp de concentration du Vernet d’Ariège. Elles étaient considérées "en transit".

 

 

Les intellectuels et les résistants dans le camp de concentration du Vernet d’Ariège

 

 

Journalistes, écrivains, musiciens, directeurs de théâtre, peintres, cinéastes, architectes… Beaucoup d’intellectuels ont été internés dans le camp de concentration du Vernet d’Ariège : Arthur Koestler, Max Aub, Fausto Nitti, Friedrich Wolf, Rudolf Leonhard, Bruno Frei, Carlos Duchatellier, Franz Dahlem, Luigi Longo, pour ne citer que ceux-ci, sont parmi les plus connus.

Quelques personnalités du monde intellectuel et politique internées au camp de concentration du Vernet d’Ariège

Les artistes :

Louis Emrich, journaliste et écrivain allemand, éditeur d’ouvrages antinazis, déporté en Allemagne

Paul Pitoume, russe, mort au camp sans soins

Thomas Sarti, italien, dessinateur italien

Otto Kuhns, allemand

Joseph Soos, hongrois, dont les nombreux dessins témoignent de la vie dans le camp de concentration du Vernet d’Ariège

Isidore Weiss, roumain

Serge Mintz Meinard, russe, directeur du théâtre de Petrograd et journaliste en France

Michel Flurscheim, directeur de théâtre en Allemagne

Eberhard Schmidt, compositeur allemand, dirige la chorale allemande du camp de concentration du Vernet d’Ariège

Félix Sztal, pianiste polonais

Moïse Rosemberg, sculpteur polonais

Bruno Peiser, architecte allemand

et bien d’autres. Vous pouvez consulter une liste non exhaustive en cliquant ICI…

Les intellectuels contribuent à maintenir le moral des internés par des lectures, des cours de transmission de culture générale, des tables rondes, des représentations théâtrales, des récitals de chants, des projections de films, des tournois d’échecs et de dominos… Les écrits sortis clandestinement ont alerté l’opinion internationale et attiré l’attention sur les victimes des camps de concentration français.

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Partie d'échecs de Joseph Soos,
Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon

Le camp de concentration du Vernet d'Ariège, centre directeur et réservoir de la Résistance européenne 

 

Dès octobre 1939, le camp de concentration du Vernet d’Ariège est placé sous "l’autorité" des communistes qui mettent en place une direction clandestine. En effet, de nombreux communistes allemands du KPD - Kommunistische Partei Deutschlands, Parti Communiste Allemand - ainsi qu’une bonne partie de l’État-major des Brigades Internationales - volontaires de diverses nationalités qui ont défendu la République Espagnole contre les fascistes espagnols et les troupes allemandes, italiennes et portugaises - y sont internés. Ils agissent alors comme un mini Komintern – contraction russe d’Internationale Communiste- réussissant à établir des liens à l’extérieur, organisant les évasions, fournissant ainsi ses futurs dirigeants à toute la Résistance européenne.

La résistance communiste dans le camp de concentratioon du Vernet d'Ariège 

 

La direction clandestine du camp de concentration du Vernet d’Ariège met tout en œuvre pour permettre à ses cadres de s’évader pour rejoindre les réseaux de résistants, en France et en Europe. Cette direction clandestine comprend entre autres de nombreux dirigeants communistes, tels Franz Dahlem, numéro 2 du KPD, membre du Komintern et de l’État-major des Brigades Internationales, Ljubomir Ilich, engagé lui aussi dans la guerre d’Espagne et futur chef militaire national de la MOI - Main d’Oeuvre Immigrée - ou Luigi Longo, inspecteur général des Brigades Internationales et futur chef du Parti Communiste Italien.

À partir de l'automne 1940 et jusqu'au printemps 1941, le "Collectif International" organise grèves et manifestations qui provoquent quatre changements de commandement du camp de concentration du Vernet d’Ariège. Le dernier commandant est décidé à écraser toute résistance.

La révolte du 26 février 1941 

 

L’état sanitaire général est absolument catastrophique. Le "Collectif International" parvient à mobiliser les quartiers B et C contre les brutalités et la famine dont les détenus sont victimes. Les révoltés refusent de travailler et neutralisent les gardes. Sur ordre du préfet de l’Ariège, les forces de l’ordre donnent l’assaut. Elles opèrent 102 arrestations conduisant à la prison les principaux meneurs, d’autres étant livrés aux Allemands ou envoyés en déportation, notamment dans le camp de concentration de Djelfa en Algérie.

Mise à mal, en partie démantelée par ces arrestations et ces déportations, la direction clandestine poursuit néanmoins ses activités. Les dirigeants internés du KPD réussissent à communiquer avec les dirigeants clandestins à Toulouse et à Paris grâce notamment à l’épouse de Franz Dahlem, Catherine Dahlem, qui opère secrètement jusqu’en 1942.

L’année 1944 

Après l’occupation de la Zone Libre par les troupes allemandes, le "Collectif International" perd de son ampleur pour ne plus jouer qu’un rôle essentiellement régional. Il contribue encore à approvisionner localement les réseaux de résistants jusqu’en 1944. Il prépare, mais en vain, la libération du camp avec l’aide de la troisième Brigade ariégeoise des Guérilleros Espagnols FFI – Forces Françaises de l’Intérieur.

Au printemps de cette année 1944, les trains de déportation se succèdent. Le 1er mai 1944, les internés manifestent contre les déportations de Juifs en "transit" qui étaient enfermés dans le camp de concentration du Vernet d'Ariège. Les Allemands prennent la direction du camp de concentration du Vernet d’Ariège le 10 juin pour le "vider" de sa population. Le 30 Juin, les 403 derniers internés sont évacués sur Toulouse pour prendre le "train fantôme" à destination de Dachau. Certains réussissent à s’évader au cours d’un très long trajet. Ils seront 291 du Vernet à l’arrivée à Dachau, le 28 août 1944. 

Le 10 juin 1944, la 3ème compagnie de l’armée allemande, le landesschutzen bataillon n726 prend le commandement du camp de concentration du Vernet d’Ariège. Le 30 juin 1944, les dernières personnes internées, 398 hommes & 5 femmes, sont amenées à Toulouse en camions & en bus. Le 3 juillet 1944, elles ont été déportées avec d’autres personnes dans un convoi qui a mis deux mois à arriver à destination : le 28 août au camp de concentration de Dachau pour les hommes & début septembre au camp de concentration de Ravensbrück pour les femmes.

 

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Max Aub (1903-1972)

Ecrivain espagnol, né à Paris. Interné dans le camp de concentration du Vernet d'Ariège, il est déporté au camp de concentration de Djelfa en Algérie, puis il émigre au Mexique. Auteur très prolifique, il publie notamment le recueil de nouvelles "Dernières nouvelles de la guerre d’Espagne" dont le "Manuscrit corbeau" satire surréaliste de l’univers concentrationnaire français.

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Arthur Koestler (1905-1983)

Journaliste et romancier hongrois, correspondant de guerre en Espagne, il se réfugie à Paris en 1939. Son récit "La lie de la terre" est un témoignage exemplaire sur son séjour dans le camp de concentration du Vernet d'Ariège en 1939-1940.

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Rudolf Leonhard (1889-1953)

Poète allemand, président de la société des écrivains allemands en exil, il écrit une chronique poétique de la vie dans le camp de concentration du Vernet d'Ariège, publiée sous le titre "Le Vernet".

"Nous gelons et nous embouons la paille dure Cela ne nous fait rien Nous restons joyeux Nous savons pourquoi."

Ladislas Radvanyi

Economiste d’origine hongroise, communiste, connu sous le pseudonyme " Johan Lorenz Schmidt ", il a fondé et dirigé l’université ouvrière de Berlin, puis l’université allemande libre de Paris. Avec sa femme, Anna Seghers, romancière allemande, il émigre aux Etats-Unis avec l’aide de Varian Fry, responsable de la Mission américaine de sauvetage des intellectuels antinazis.

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Francesco Fausto Nitti (1899-1974)

Journaliste italien, évadé des iles Lipari, il s’engage en Espagne dans les Brigades Internationales dont il commandera la12ème Brigade Garibaldi. Interné dans le camp de concentration d'Argelès et au fort de Collioure, il combat dans la résistance française aux côtés de Jean Cassou. Arrêté et interné dans le camp de concentration du Vernet d'Ariège, il s’évade du " Train Fantôme ", épisode dont il écrit un livre "Chevaux 8, Hommes 70" Editions Chantal, 1944.

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Friedrich Wolf (1888-1953)

Médecin, poète et dramaturge allemand, communiste, son théâtre est joué dans le monde entier :"Les matelots de Cattaro", "Professeur Mamlock". La presse américaine le surnomme "L’ennemi n°1 d’Hitler". Dans le camp de concentration du Vernet d'Ariège, il écrit "Beaumarchais".

 

 

 

 

BENEDIKT FREISTADT dit BRUNO FREI - 1897-1988

Écrivain et journaliste. En 1929 fonde le quotidien Berlin am Morgen proche du parti communiste et dont il fut le rédacteur en chef.

Arrêté à Paris, il arrive le 12 octobre 1939 au camp de concentration du Vernet d’Ariège en provenance du camp de concentration de Roland Garros. Le 17 janvier 1941 il sera transféré au camp de concentration des Milles en vue de son émigration au Mexique.

Il témoigne de son passage dans le camp de concentration du Vernet d’Ariège dans son livre «Die Männer von Vernet», «Les Hommes du Vernet». Il a fait don de ses droits d’auteur à notre Amicale.

Auteur de nombreux ouvrages il obtient en 1972 le prix Henri Heine.  

 

CHARLES LOUIS FRANÇOIS DUCHATELLIER dit CARLOS - 1907-1991

Artiste peintre haïtien, il s’installe à Paris. Arrêté, il sera enfermé à la citadelle de Perpignan puis transféré au camp de concentration du Vernet d’Ariège. Il sera déporté le 27 mai 1944 vers le camp de concentration de l’île d’Aurigny d’où il s’évadera. Il continuera à peindre sans pouvoir vivre de son art.

Mme Laurence M. dépositaire de ses dessins, aquarelles et peintures en a fait don à notre Amicale.

 

HEINRICH RAU - 1899-1961

Ouvrier métallurgiste communiste allemand sous la République de Weimar, il sera officier supérieur des Brigades Internationales pendant la guerre d’Espagne.

Arrêté par la police française, il arrive au camp de concentration du Vernet d’Ariège le 12 octobre 1939.  Emprisonné à la prison de Castres en novembre 1941, le régime de Vichy le livre à la gestapo en juin 1942, déporté au camp de concentration de Mauthausen en mars 1943, il y organise la résistance avec son ami FRANZ DAHLEM.

Après la guerre, il fut un homme d’état important en RDA – République Démocratique Allemande - pendant 15 ans.

 

FRANZ DAHLEM - 1892-1981

Homme politique et résistant allemand.

Il est nommé chef de la Commission politique des Brigades Internationales en Espagne, puis en 1938, succède à Walter Ulbricht en tant que secrétaire du Comité central du Parti Communiste Allemand. Exilé à Paris, il y sera arrêté et enfermé au camp de concentration de Roland Garros. Du 12 octobre 1939 à 1942, il est interné au camp de concentration du Vernet d’Ariège, puis à la prison de Castres, avant d'être déporté vers l’Allemagne. De 1943 à 1945, il est interné au camp de concentration de Mauthausen et survit grâce à la solidarité des anciens membres des Brigades Internationales.

De 1967 à 1974, Dahlem est vice-ministre de l'enseignement supérieur et secondaire spécialisé de RDA et préside un comité antifasciste franco-allemand.

 

SANDOR GRUNHUT, dit GARAÏ – 1892-1950 

Journaliste hongrois, il est interné dans le camp de concentration du Vernet d’Ariège le 12 octobre 1939 en provenance du camp de concentration de Roland Garros. Il sera déporté vers le camp de concentration de Djelfa en Algérie suite à la révolte du 26 février 1941 au cours de laquelle les internés ont protesté contre leurs conditions de détention.

Il est l’auteur d’un carnet de dessins «Voyage dans le curieux pays du Vernet» en collaboration avec le peintre russe VLADIMIR MAKAROFF, qui s’est chargé des dessins.